IV
Deen rêvait d’un agrave depuis l’adolescence mais, avec ce qu’il gagnait, la T.I.E.D. – organisme de collecte des impôts – et la Police d’État lui seraient tombées sur le dos dans la semaine qui aurait suivi. Alors, faute d’un véhicule antigravifique, il se déplaçait sur champ de répulsion dans un mobil d’occasion, dont le seul mérite était de fonctionner.
À l’inverse, l’inspecteur Axid, bien né puis bien marié, n’avait à se justifier ni de l’agrave dont il semblait s’être peu servi, ni de la maison sur la colline sud, dont il avait hérité. Il semblait, en fait, que les commissions d’Axid ne servaient qu’à entretenir une villa exagérément luxueuse, son épouse ne consacrant pas le moindre stellar de sa fortune personnelle à leur ménage (l’agrave lui appartenait d’ailleurs en propre).
C’était amusant… ce couple qui avait opté pour un anachronique contrat à vie, d’après leurs fichiers de renseignements, et ne partageait guère plus qu’un lit. Le plus curieux était qu’Axid avait choisi d’être flic, et qu’il le soit resté au point d’en mourir.
Toujours était-il qu’en parvenant à la villa, Deen se demandait comment il allait pouvoir aborder la femme d’un cadavre tout frais, et obtenir le droit de fouiller dans ses affaires. Il aurait préféré éviter ce travail de charognard mais, en l’occurrence, l’intimité d’Axid était le seul raccourci potentiel de son enquête.
Il n’eut pas à sonner, le portail extérieur était ouvert et il ne l’avait pas été avec son code habituel, pas plus que la porte d’entrée qui béait, à moitié arrachée, sur un patio distribuant trois pièces immenses et dévastées. Dire que tout était chamboulé était un doux euphémisme : tout avait été démantibulé avec l’urgence comme seul souci. La pièce de droite était une cuisine, il n’en restait rien d’intact. Celle du centre, la salle à manger, n’abritait plus que des meubles éventrés, des holos massacrés et de la poussière de vaisselle. En entrant dans les vestiges du salon, Deen faillit dégainer, mais quelque chose le retint. Peut-être la beauté de la femme assise dans un fauteuil à peine lacéré. Plus probablement le laser qu’elle avait sur les genoux, une main posée sur la crosse, les deux yeux suivant parfaitement la ligne du canon.
— Je… je suis l’inspecteur Chad, Deen Chad. Je suis chargé de l’enquête concernant l’assassinat de votre… de euh… l’inspecteur Axid. Vous souhaitez voir ma licence ?
La situation n’en était pas à une présentation irréprochable, mais Deen se serait passé d’autant de maladresse.
— Ce n’est pas nécessaire.
Sa voix à elle, par contre, n’affichait que calme et résolution. Elle n’était pas du genre à se laisser troubler, fût-ce par la mort de son compagnon.
— J’ai vu le… enfin, je me suis permis d’entrer parce que… (Deen désignait les dégâts, il tournait la tête en tous sens et n’osait pas reposer les yeux sur elle.) Vous comprenez, je…
— Vous faites votre métier.
Deen se morigéna. Bien sûr qu’elle comprenait ! Qui, mieux que la femme d’un flic, pouvait comprendre ?
— Merci, dit-il. (Cette fois, il en avait marre de passer pour un empoté et décida de se mettre en valeur :) C’est pas joli-joli, tout ça. Et ce n’est pas du travail de pro, vous savez ?
— Je sais.
Il la regarda franchement et se contraignit à ne pas détourner les yeux. Elle n’était pas seulement belle, elle était ce qu’en tant qu’homme il n’avait jamais espéré. Il avait toujours su que des femmes comme celle-ci existaient, il en avait même vu dans des tridis, mais il savait aussi qu’elles étaient d’une autre sphère, inapprochables. Et sa voix, comme son regard, ne lui retournait que condescendance ! Il en aurait trépigné ! Il se vexa.
— Celui qui a abattu l’inspecteur Axid, lui, était un professionnel.
— Je m’en doutais. Que vouliez-vous, inspecteur ?
Froide, hautaine, directe… Deen aussi pouvait l’être.
— La mort de votre mari est liée à l’enquête qu’il menait. Je voulais vous demander l’autorisation d’examiner ses affaires personnelles au cas où…
— D’autres y ont pensé avant vous. Mais si le cœur vous en dit…
Elle se leva d’un seul mouvement très fluide, et se dirigea vers le patio. L’arme avait disparu dans ses vêtements sans que Deen en ait conscience.
— Merci, madame Axid.
Elle s’arrêta, se tourna vers lui et le foudroya d’un sourire aussi détonnant que les mots qu’elle prononça :
— Je ne suis pas madame Axid.
C’était une chose de se sentir ridicule, c’en était une autre de l’être. Deen reprit son exercice de cafouillage :
— Vous… vous n’êtes pas… mais…
— Mme Axid est dans la salle de bains, au premier.
Elle était à deux mètres de lui, très droite, campée sur des jambes qui n’en finissaient pas de se cacher suggestivement sous une jupe mi-longue, et elle observait sa déconfiture.
— Bien sûr, affirma-t-il niaisement. Je vais l’attendre ici.
— Vous risquez d’attendre longtemps…
Deen perçut nettement la pointe de mesquinerie dans ce timbre un peu grave et un peu chaud. Certes, il n’était pas un champion de psychologie féminine, mais il aurait mis sa main à couper que les relations de Mme Axid et de sa magnifique amie n’étaient pas toujours exemptes d’accrochages, et la nature de ces embûches se devinait aisément… L’inspecteur Chad ressentit de besoin de prendre position :
— Après ce genre d’événements, des heures sous la douche ne suffisent pas toujours à effacer la douleur, mais ça aide.
— Vous devriez monter, conseilla-t-elle. En haut de l’escalier, c’est la deuxième porte à droite. Vous trouverez aisément : c’est la seule ouverte.
Un soupçon effleura Deen. Il était possible que Mme Axid ne soit pas la cible de la raillerie qu’il avait flairée. Quoique à bout de tolérance, il conserva son calme :
— Je ne pense pas que Mme Axid apprécierait de se retrouver nue face à…
— Là aussi vous avez été précédé, inspecteur Chad. (Ces mots avaient été martelés, les suivants furent crachés :) Mme Axid s’est offensée une dernière fois, il y a plus de deux heures, quand elle a été violée avant d’être lacérée et égorgée. C’est encore moins joli-joli qu’ici et ce n’est toujours pas du travail de pro… Ou alors, c’est remarquablement maquillé. (Elle montra l’escalier.) Je vous laisse juge…
Même ridiculisé, ébahi et méprisé, Deen Chad réagissait instantanément aux stimuli professionnels. Il était en haut de l’escalier quand, enfin, il posa la première bonne question :
— Vous êtes qui, alors ?
Il était temps : la jeune femme s’apprêtait à sortir.
— Elyia Nahm.
Elle le toisait. Lui n’avait plus de temps à perdre en fioritures.
— C’est quoi : Elyia Nahm ?
— Comme vous, en quelque sorte : un privé. Sauf que je travaille pour un groupe d’assurances… (Aucun doute, elle n’aimait pas le mot « privé » !) Disons que, lorsque mon employeur a de trop grosses indemnités à verser, je m’assure que les termes du contrat ont bien été respectés.
Deen était redevenu complètement efficace :
— Quel groupe ?
— Ender. (Elle remarqua sa mimique d’ignorance.) C’est un trust de l’Agrégat spécialisé dans les contrats délicats.
— L’Agrégat… L’Agrégat d’Eben ? Pourquoi Axid se serait-il assuré dans l’Agrégat ?
Visiblement, elle était en manque de patience.
— Écoutez, inspecteur Chad… Ender travaille dans toute la Galaxie et le contrat sur lequel j’enquête était celui d’Hherkron.
— Nom de Dieu ! (Deen commençait à comprendre.) Que foutez-vous là ?
— Allez voir Mme Axid, nous en reparlerons après.
Il ne pouvait quand même pas se faire éconduire aussi facilement !
— Montez avec moi. Je ne tiens pas à ce que vous me faussiez compagnie.
— Non, merci : j’ai déjà vu le spectacle… (Elle fit volte-face.) Je vous attends dans le patio.
Elle n’aurait pas affiché autant de lassitude, n’aurait pas été aussi belle et n’aurait pas eu l’air – maintenant, il interprétait son attitude autrement –, aussi, commotionnée, il l’aurait contrainte à monter jusqu’à l’étage. Mais, soit elle était une excellente actrice, capable de jouer jusqu’à la contre-émotion, soit il avait sur elle l’avantage de ne pas passer pour un goujat.
***
Le corps de Mme Axid portait tous les stigmates d’une torture sadique et gratuite – apparemment orchestrée sans autre intention que le plaisir des tortionnaires. Deux, peut-être trois détraqués avaient laissé s’exprimer leurs perversions et en avaient profité pour se déchaîner sur le mobilier. Personne n’était plus là pour dire s’il manquait quelque chose dans la maison, mais Deen en doutait : trop d’objets de valeur avaient été détruits pour qu’on songe à en emporter d’autres.
Il visita rapidement l’étage, trouva ce qu’il cherchait dans un bureau ravagé et appela Invest :
— Deen Chad. Envoyez une équipe complète au domicile des Axid et prévenez la Médicolégale. Il me faut un rapport exhaustif en fin d’après-midi. Où en est-on avec les relations d’Hherkron et l’emploi d’Axid ?
— Vali au com. Pour Axid, pas grand-chose, si ce n’est qu’il a passé le week-end avec sa femme sur la côte Rouge. Pour son emploi du temps de la semaine : néant. C’était un vrai fantôme, ce type ! Quant à Hherkron, c’est pas mieux, sauf un truc : il était assuré sur la vie par une boîte de l’Agrégat qui a envoyé un détective, une femme…
— Miss Agrégat, je sais, j’ai vu.
Il y eut un bref silence qu’on pouvait qualifier de jaloux.
— Ah bon ? Alors je n’ai plus rien à t’apprendre.
— Attends. Comment tu as eu vent d’elle ?
— Figure-toi qu’elle s’est pointée au siège ce matin et que Dob l’a reçue pendant une bonne heure. À part qu’elle sort directement d’un moule à plastoderme, je n’en sais pas plus.
— Merci… Mais Vali, bon sang, appelle-moi chaque fois que tu as du nouveau !
Vali lui retourna le compliment du matin en coupant la communication sans un mot.
Ainsi Dobber Flak, son directeur d’enquête, avait rencontré Elyia Nahm… qui s’était rendue directement chez Axid après l’entretien. Pourquoi pas chez Hherkron ? À défaut d’être clair, cela confirmait son identité et sa qualité de détective d’assurances, Dob avait dû vérifier à la source. Deen était certain d’une autre chose : que Miss Agrégat doive son physique à la cybérurgie ou non, Vali ne lui arrivait pas à la cheville, qu’elle avait pourtant fort fine.
Quant au voyage des Axid sur la côte Rouge, réputée pour ne posséder ni plage, ni confort d’accueil, ni agrément touristique, il y avait fort à parier qu’il se justifiait davantage par le travail du mari que le goût de l’épouse. Restait à découvrir pourquoi il l’avait emmenée et où ils s’étaient rendus, renseignements que contenait peut-être le processeur que Deen avait décidé d’emporter avec lui.
***
Évidemment, Elyia Nahm ne l’attendait ni dans le patio ni dans le jardin. Elle était tout simplement partie.
— Ah ! Miss Agrégat, vous commencez à me taper sur le système ! s’énerva Deen. Il ne faut pas me prendre pour plus con que je ne suis !
Juste avant que la Médicolégale n’arrive, il appela les flingueurs à l’appartement d’Hherkron : Une nana va se pointer, les prévint-il. Vous ne la laisserez pas entrer.
À défaut d’empêcher le tueur de revisiter l’appartement, le duo devait être capable d’interdire à une détective en jupon d’y entrer. Sauf si elle les embobinait, comme elle l’avait embobiné.